jeudi 7 mars 2013

La crise de l'albatros contemporain



Les milieux poétiques –faute de trouver mieux pour les appeler- se sont rassemblés ces derniers mois sur plusieurs fronts (défense du Printemps des Poètes, collectif Orphée, Union des Poètes…). J’ai moi-même pris frileusement part à cela, j'ai poussé quelques cris silencieux en apposant ma signature à deux endroits. 

Le bête droit à la reconnaissance

J’y vois cependant un symptôme inquiétant chez les artistes contemporains à lutter pour un statut qui n’a aucune raison de leur être offert (cela est en tout cas discutable). Il n’existe pas d’intermittents de la poésie, et – qu’on me pardonne cette vision aristocratique de la création – c’est tant mieux. Certes, bourses, résidences, prix, existent pour lui faire rencontrer ses lecteurs. Mais qui peut revendiquer être poète et mériter d’être protégé et reconnu en tant que tel ? Au nom de quoi ? Derrière les discours plaidant pour la nécessité de la poésie pour le bien du monde se cachent bien des moi moi moi incessants. Dans un article du mois d’août, j’évoquais le festival des Lectures sous l’arbre en parlant de « fraternité poétique ». Ces rassemblements éphémères, ces lieux de partage sont souhaitables (même si le degré d'ouverture de ces manifestations sont tout relatifs). Mais sont à mes yeux insupportables ces rassemblements d’incompris plaidant pour leurs intérêts. Il n’y heureusement aucun droit à la reconnaissance, et il ne serait pas sain d’en créer un.  

Poète n’est pas un métier

L’artiste contemporain rêve d’être salarié (je n’irai pas jusqu’à dire fonctionnaire). Il rêve de rétributions pour sa tâche hautement humaniste de dispensateur de beauté et de vérité.  La poésie devient l’écume du réel, et le poète devient l’être incompris, détenteur d’une vérité et d’une beauté que le monde se refuse à entendre.
L’essence de la poésie et même de la littérature, c’est d’être libre, et donc perpétuellement inconfortable et seule.  Le désaccord et le conflit avec le système moderne sont nos seules chances. Être reconnu par le système dominant n’assure en aucun cas une place de choix à la poésie. Elle ne lui offre, le plus souvent, qu’un lopin de terre sur le vaste terrain des fêtes et de la culture. Le patronage fait croire à chacun qu’il peut être un artiste avant d’en avoir fait les preuves. Qu’on ne se trompe pas de combat. Donner à chacun la possibilité réelle de lire les grands textes (et donc de créer les conditions pour cela, ce qui est très loin d’être le cas aujourd’hui) est une nécessité politique. En revanche, donner à chaque prétendu artiste de quoi faire sa tambouille me semble être une illusion de démocratie. 

Indignation collective

L’indignation collective des poètes n’est qu’un cri de plus qui s’ajoute aux cris rebelles du monde entier, un grégarisme dangereux. Les festivals ou le marché de la poésie ne sont pas à l’abri de cette dérive désagréable : ce sont des espaces où chacun défend sa peau – et même moins, son livre ! un espace fermé où les égos se frottent avec tant d’ardeur qu’on pourrait en ressortir totalement électrisé.
On peut reprocher au monde de ne pas s’intéresser à la poésie, encore faudrait-il que les poètes s’intéressent au monde – en acquiesçant ou en se révoltant, ou les deux-.  S’intéresser à ce qu’il s’y passe réellement et travailler avec lui. La modernité est ce qu’elle est, avec ses aspects irrespirables et destructeurs.  Il faut travailler avec cela, mais vouloir être reconnu et intégré à cette modernité, c’est la mort de la poésie. Je ne crois pas qu’assurer la survie des poètes qui veulent vivre de leur art sauverait la poésie. Jamais aussi peu de contraintes n’ont pesé sur nous.  Nous avons des lecteurs, nous avons de l’argent, nous avons pour la plupart le confort matériel, nous aurons notre part de gloriole. Ronsard et Bach riraient en nous voyant nous débattre avec de minuscules contraintes. 

Nous avons dans nos mains l’amour et le travail, ces deux seules choses continueront de faire vivre réellement la poésie – en dehors de nous, de ce que nous en faisons ou désirons en faire-. Et le témoignage. Témoigner des plus grands à notre manière, en les apprenant, en les lisant, en les faisant lire, en enseignant. La modernité est barbare sous bien des aspects, mais il faut donc rester en conflit avec elle. Rester en conflit, ce n'est pas crier au scandale, ce n'est pas demander à avoir sa place au sein du système! La poésie n’a pas besoin de plus d’espace, elle est déjà partout, elle prolifère. Elle a besoin de sens, de signification, elle a besoin de passionnés qui la travaillent jusqu’à plus soif, se mettent en danger pour tenter de dépasser notre médiocrité, qui elle, est désormais quasi-généralisée.

Peut-être que chacun de nous n’écrira qu’un ou deux livres, peut-être serons-nous lus, peut-être n’aurons-nous ni subventions, ni bourses, ni crédits de résidence, ni parterres pour nous écouter. Cette douloureuse situation n’est pourtant grave que pour notre ego. Qu’il y ait  Rimbaud, Baudelaire, Char, Dupin, Darwich, des grands qui nous dépassent, suffit à la poésie. Ce sont comme des montagnes et des abysses qui aident à traverser la vie et à regarder avec légèreté notre nombril blessé.
Continuons à écrire, à lire les grands et à découvrir nos contemporains, à lire leurs revues, à soutenir les librairies et les maisons d’édition, c’est ainsi que nous ferons acte de résistance.

5 commentaires:

Marcel Trucmuche a dit…

Quand tu écris : "Nous avons dans nos mains l’amour et le travail, ces deux seules choses continueront de faire vivre réellement la poésie", j'entends "oeuvrer avec amour". Tu connais ma méfiance envers ce terme de "travail", et te connaissant je pense comprendre ce que tu en dis, mais pourrais-tu expliciter d'avantage ?

J'approuve des deux mains tout le reste. Lors des grèves pour réformer l'intermittence du spectacle, j'entendais le même genre d'aberration : ce combat qui se veut corporatiste n'est en fait qu'une mascarade très égocentrée.
Merci de ton courage d'affirmer ces opinions !

Lysiane Rakotoson a dit…

Debord disait "ne travaillez jamais". Comme lui, et sans vouloir le parodier, ou pire le déformer, j'entends par "travail" le fait d'oeuvrer à quelque chose qui fait sens. Travailler signifie en fait pour moi faire ce que l'on aime, et donc ce n'est plus du travail. Je ne sais pas si je suis claire.

Je ne vois nulle forme de libération dans un travail qui serait celui de la petite fourmi laborieuse.

Cela étant dit, ta remarque me fait réfléchir et je ne sais pas si je suis moi-même très au clair là-dessus. Je vais aller de ce pas méditer la question...

lionel pradal a dit…

Bravo, un texte fort et tellement juste, le poète ne peut être que révolté, en bute avec l'absurde, tout le temps, et libre, sans être payé pour cela. Le confort tue l'esprit créatif qui doit être toujours en mouvement, et pour cela être pleinement dans le monde, le vivre, en souffrir souvent, en rire parfois, aimer aussi... après cela, écrire, tenter le poème, le partager, le diffuser; donner envie aussi, par son écriture, par la lecture et la diffusion des textes des autres poètes, balises qui nous aident à naviguer dans ce fatras contemporain, qu'il faut montrer aux autres, en faire des lecteurs, toujours plus nombreux... se battre déjà pour cela...

lionel pradal a dit…


je suggère au passage l'adresse de mon blog
http://leblog-du-poete.blogspot.fr/
une de mes contributions à notre combat

Mamdébile a dit…

Très belle analyse, sensible et profonde ! Le paragraphe de conclusion vaut son pesant d'or poétique !

Bravo !