mercredi 26 juin 2013

NGC 224 / Ito NAGA

C'est la galaxie d'Andromède, la plus proche de nous, qui a donné son titre au très subtil livre d'Ito Naga : NGC 224. De la prose en spirale où l'univers et les gouttes d'eau, le temps et l'espace, l'infiniment grand et l'infiniment petit, les astres et les hommes se répondent. Leur interdépendance est la matière même de ce livre. C'est déjà une leçon en soi, à une époque où les rapports et les relations entre les choses nous échappent. Le regard du poète et de l'astrophysicien se rejoignent pour saisir ou interroger des évidences. 

La poésie d'Ito Naga entre dans le savant par l'ordinaire, dans l'universel par l'infime. Le texte progresse ainsi, non selon une logique bien rodée, mais un chemin serpentant par associations d'idées. Mécanique poétique et mécanique astrales s'emboîtent pour faire tourner le poème. Une immense galaxie feuilletée où chaque chose trouve son écho, sa surface, sa profondeur.

 Le poète, assis dans le premier wagon d'un train, note que la secousse qu'il ressent ne sera ressentie que quelques instants plus tard par les passagers qui le suivent. Il en conclut que " l'information ne se propage pas instantanément. [...et que] la lumière aussi est une information" (45) Ou comment rendre limpide le savoir scientifique. 
La voiture est elle aussi l'occasion d'évoquer le fameux "référentiel". Sous la plume d'Ito Naga, cette formule légère :  "bienvenue dans le monde étrange de la voiture, où rien ne bouge tout en bougeant". (47)

La vie humaine, complexe, précieuse, s'entoure ainsi d'une toile de questions sans réponses, mais non sans beauté.
Qu'est-ce-que le temps ? Quelle valeur lui donner?

"Attend deux minutes.
J'en ai pour deux minutes.
Le train arrive dans deux minutes.
Deux minutes, ce n'est pas beaucoup ou c'est beaucoup?" (68-69)

"La nature s'exécute avec une vitesse  tout bonnement sidérante. 
S'agissant des hommes, on parlerait d'attention ou de présence. Imagines-tu des gouttes d'eau qui tarderaient à se mouiller?" (27) Être au monde ici et maintenant, ce serait donc être une goutte d'eau?

Le poète rend sensible le vertige des questions, l'immensité du mystère de l'univers par d'incessants changements d'échelles et de perspectives. Car il ne prétend offrir aucune réponse. Aucune théorie, aucun dogme, aucunes certitudes ne viennent altérer la pureté du propos. Le mystère et la beauté procurent une joie aussi puissante que la compréhension.  La vue de l'astrophysicien remet l'homme à sa juste place: "L'univers que perçoit notre œil n'est qu'une des façons d'être de l'univers". (33)

Nombreuses sont les spiritualités qui se sont posé la question de la liberté humaine mais aussi de la nature de l'esprit. Ito Naga ne répond que par ces deux vertigineuses questions :  

"N'est-il pas étrange que la pensée ne soit pas davantage contrainte par la nature?" (14) 

"Que serait un phénomène où ce serait l'espace qui est absent, un phénomène où il n'y aurait que du temps? Une pensée, par exemple." (42)

 Distances vertigineuses aussi entre les astres, entre les êtres:  "Si en ce moment même, on regarde la Terre depuis NGC 224, on voit seulement apparaître les premiers hommes." (56) "Ce soir, dans l'air du métro bondé, tous ces volumes de pensée juxtaposés". (27)

Qu'est-ce que la langue si ce n'est des correspondances fines entre les choses?

"Si A = B et A=C, alors B = C, et l'on oublie A. 
Lorsqu'on manipule une équation, on ne supprime pas la relation entre les choses. Cette relation est seulement cachée dans les lettres et dans les symboles, une autre relation apparaît." (50)

Qu'est-ce que la science, si ce n'est une langue?

"Avec l'électricité, on ajoute un adjectif à ce qui est. Ce qui est différent s'attire. Ce qui est semblable se repousse.
Si l'on intervertit les verbes, ce n'est plus l'électricité mais une force nucléaire: ce qui est semblable s'attire." (62) De là, il est possible de penser le feu, l'explosion, l'énergie, et même l'amour.

NGC 224 invite à poser un regard émerveillé sur le monde et la vie. Il nourrit l'étonnement. Point de métaphysique éthérée, et encore moins de matérialisme vulgaire. NGC 224 fait partie des livres essentiels comme on en lit peu, peut-être car il est la voix d'un astrophysicien, d'un observateur attentif du monde. Et à bien y regarder, il ne peut y avoir que de la joie à sentir le caractère extraordinaire de ce qui constitue notre existence:

"On est surpris qu'il n'y ait pas d'air sur certaines planètes. Pas même un air d'un autre type. Cette absence d'air est tout bonnement incroyable.

Ce serait donc une sorte de luxe de vivre dans l'air." (11)


Ito Naga: Né en 1957, il est astrophysicien. Il a travaillé à la NASA ainsi qu'à l'Agence spatiale européenne. Il a publié Je sais en 2006 (Cheyne), et Iro mo ka mo, la couleur et le parfum en 2011 (Cheyne). NGC 224 est son troisième livre publié chez Cheyne.


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